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Pourquoi la Saint-Barthélemy ? |
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Le massacre de deux à trois mille huguenots à Paris entre les 24 et 26 août 1572 reste, par l'intensité de la violence qui a explosé, l'événement le plus symbolique des guerres de religion et le traumatisme le plus grand dans la mémoire protestante. L'interprétation de cette tuerie divise encore aujourd'hui les historiens à la recherche des responsabilités. Le mariage de Henri de Navarre, chef du parti calviniste, avec Marguerite de Valois, fille du feu roi Henri II et de Catherine de Médicis, négocié par cette dernière comme symbole de réconciliation et de coexistence pacifique entre les deux confessions rivales, attire beaucoup de nobles réformés dans la capitale pour la célébration du 18 août. En opposition avec le discours officiel de légitimation, beaucoup d'ultra-catholiques y voient une scandaleuse union contre nature, une véritable offense à Dieu faisant craindre une punition exemplaire. Le 22 août, l'amiral de France Coligny, un des chefs du parti protestant, très influent depuis peu sur le jeune roi Charles IX, est blessé dans un attentat dont personne ne connaît le commanditaire, même si les Guise peuvent être fortement soupçonnés. Dans la nuit du 24 août (Saint-Barthélemy), la garde royale procède à l'exécution de tous les nobles calvinistes qu'elle peut surprendre, mais elle est complètement débordée par une mobilisation massive de la population parisienne qui prolonge le massacre pendant trois jours, sous la conduite des responsables de la milice bourgeoise. Deux épurations ont donc coexisté : l'une décidée par le pouvoir royal dans des conditions difficiles à définir, mais conçue comme une intervention chirurgicale limitée, l'autre incontrôlée, terriblement meurtrière, issue des rancœurs de Parisiens de conditions sociales très diverses. Il est toutefois évident que la seconde n'aurait pas eu lieu ou n'aurait pas pris une telle ampleur sans l'existence de la première. La foule en colère, se croyant l'instrument de la justice divine, a perçu la saignée monarchique comme une autorisation pour accomplir le sacrifice tant attendu. Le roi Charles IX, qui commence par décliner toute responsabilité le 24 août, retourne complètement son discours dès le 26 en assumant le choix de l'épuration devant le parlement de Paris, et invoque la légitime défense contre un complot huguenot. Comme il est certain que ce dernier n'a pas existé, le revirement royal a suscité depuis longtemps les interrogations des historiens. Deux grandes tendances s'opposent. Pour la plupart, c'est une décision de la famille royale paniquée par la crainte de la réponse protestante après l'attentat manqué. J. Garrisson y voit la main de Catherine de Médicis, très hostile à Coligny qui lui a ravi l'influence politique qu'elle détenait jusqu'alors sur son fils. La reine-mère aurait poussé à la radicalisation par peur de la découverte de sa compromission dans l'attentat manqué. J-L. Bourgeon préfère mettre en cause la responsabilité des Guise qui auraient tout organisé en piégeant Charles IX enfermé dans un dilemme redoutable : couvrir la liquidation des chefs huguenots ou affronter une émeute populaire à Paris. D. Crouzet souligne enfin l'opposition complète des événements d'août 1572 avec la ligne politique de tolérance suivie par Catherine de Médicis depuis 1561. Il propose de rechercher dans la philosophie humaniste et l'influence des idées néo-platoniciennes une logique susceptible de résoudre cette contradiction. Étrangers à l'attentat du 22, mais inquiets devant la menace d'une reprise de la guerre, le roi et sa mère auraient choisi de sacrifier quelques dizaines d'aristocrates huguenots afin de prévenir un embrasement beaucoup plus dommageable pour le royaume. En quelque sorte, accepter de faire le mal pour en tirer un plus grand bien. Le drame de ce « crime humaniste » serait de ne pas avoir pris en compte l'état d'esprit réel de la population. |